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Il me faut être tout à fait honnête :
je ne vis pas avec mon mari que pour son argent.

Amour et fidélité, les petites bonnes sœurs de mon enfance ont à ce point façonné mon cœur que j’ai fini par tirer parti de leur pieuse dévotion : si, moi, je ne suis pas fidèle au Ciel, je le suis à mon amant. Pour rien au monde, je ne le tromperai ! Ma constance à son endroit est même devenue chez moi une vertu cardinale, mille fois non, jamais je n’irai abuser mon Antoine, je veux dire l’abuser d’un péché mortel, du fond du sentiment, ne chipotons pas sur les passades… D’ailleurs, au regard de quelques babioles, qui refuserait les circonstances atténuantes à une femme de trente-deux ans, mariée depuis cinq, maman d’une adorable petite fille terminant sa maternelle, dont on dit qu’elle est jolie — je crois en effet que je le suis —, bien foutue — je le crois tout autant —, qui ne fait jamais retoucher les vêtements qu’elle achète — heureusement, car j’en achète beaucoup —, et qui ne travaille pas, son mari gagnant assez d’argent pour qu’il en soit ainsi…

Mon amant, je l’ai connu tout de suite après mon propre mariage, et juste avant qu’il ne rencontre celle qui allait devenir son épouse. À l’époque, il m’avait invitée à la cérémonie. Je ne m’y étais pas rendue car, moi, les vaudevilles, ce n’est pas mon truc ! En revanche, je me rappelle parfaitement le jour où sa jeune femme lui avait donné un enfant… Quand je dis « jour », c’était en fin d’après-midi. Et en plein hiver. Il faisait déjà noir. Une grande partie de cette nuit-là, c’est avec moi qu’il l’a passée !

Je suis fidèle à mon amant, disais-je, ce qui ne signifie pas que je ne m’autorise pas certaines incartades… Mais toujours sans lendemain ! Il ne manquerait plus que je m’attache, j’aurais l’impression d’être indigne. Une traînée ! C’est ce que je me tue à répéter à mes dandys d’un soir : qu’ils n’attendent rien de moi, sinon un bon coup, c’est en tous les cas ce que j’espère pour eux, inutile de me quémander un autre rendez-vous, un numéro de téléphone, une adresse, un e-mail, rien, ils n’auront rien, mis à part ce qu’ils sont venus chercher, un moment d’évasion… Au demeurant, c’est la raison pour laquelle j’apprécie que mes sauteurs éphémères soient à la fois superbes et un peu idiots : rien ne me les rend en effet plus désirables qu’en andouilles magnifiques, aucun risque ainsi qu’ils n’entrent en concurrence avec les deux hommes de ma vie, mon mari et mon amant !… Le premier, qui n’est pas beau, mais intelligent et riche… Le second, qui est beau, sensible, raffiné, parfois un peu fauché, mais auquel je tiens par-dessus tout.

Cela étant, qu’on ne se méprenne pas non plus, je ne suis pas une ingrate ! Je mesure chaque jour combien mon mari est brave, combien il m’aime et aime sa fille, je lui suis à tout instant reconnaissante de me faire de somptueux cadeaux, j’ai le plus profond respect pour son courage, le temps qu’il consacre à son job, l’énergie qu’il déploie pour sa réussite professionnelle, je lui sais infiniment gré de ses gestes d’affection, n’oubliant jamais un anniversaire, une fête, se montrant toujours tel qu’en lui-même sous notre toit, attendri, généreux, protecteur, que ne ferait-il pas pour ses « petites chattes » d’amour ?… Ses « petites chattes », c’est comme cela qu’il nous appelle, ma fille et moi, à la maison… Au tout début de notre union, j’avais franchement trouvé too much son abnégation au boulot, et je le lui avais dit à plusieurs reprises. Qu’il se calme ! Et surtout, qu’il prenne garde à sa santé. Je le lui ressasse encore maintenant, mais c’est pour la forme, il ne m’écoute pas. Bon, je l’admets : cette passion qui le dévore n’est pas sans avantage pour moi, c’est même une bénédiction, mais je ne voudrais surtout pas qu’il lui arrive quelque chose. Un mari, c’est important !

Mon mari, donc, j’y tiens, et cependant, comment dire ?… Un mari, c’est un tout ! Je ne parle pas seulement du banquier qu’il est pour moi, à me verser tous les mois une somme rondelette sur mon compte… Non, je tiens à mon mari parce qu’il me laisse ma liberté. Singulièrement celle de gérer mon temps comme je l’entends, sans me poser de question. Et mon argent, c’est égal, il me le donne sans me poser de question non plus ! « Mon argent », il me faut être nuancée : j’ai d’abord considéré que c’était le sien ! Ce n’est qu’au bout de six ou huit mois de vie commune que je me suis rangée à cette autre idée que c’était le mien aussi !… Il est vrai que je n’arrêtais pas. La bonne, la cuisinière, le chauffeur, l’école le matin, le midi, le soir, tout cela me revenait, ainsi que l’entretien du manoir de Honfleur, les coups de fil aux gardiens, au jardinier… Harassant ! Certes, j’aurais mauvaise grâce à me plaindre, car s’il est admis que tout travail mérite salaire, mon mari n’est pas avare en primes d’appoint ! Par exemple, quand il m’arrive d’être un peu tendue en cours de mois — une emplette de trop, un flip-flap entre copines à Londres ou à Milan —, à peine alors ai-je à ouvrir la bouche qu’il comprend ma situation désespérée et me confie une de ses cartes bleues… Bleu étant d’ailleurs une façon de parler : celle qu’il me prête est noire. Elle est également beaucoup plus lourde que les autres, beaucoup plus épaisse. Ça, je la reconnaîtrais entre toutes ! Je l’aime infiniment, celle-là, je la considère immuablement d’un œil ravi lorsque je l’ai en main, et je ne la rends jamais sans un geste de tendresse… Je fais cela le soir, en général, tard, quand mon époux a quitté la salle de bains et qu’il s’est endormi, au moment de me brosser une dernière fois les dents. Je pose délicatement la carte sur le pourtour de son lavabo, là, bien en évidence sur le marbre blanc, qu’il n’ait pas à la chercher le lendemain matin. Et tout à côté, je lui décalque un épais baiser avec des lèvres bien rouges. Il adore ! C’est même devenu une sorte de rituel entre nous, un amour à distance. Un jour, avant de partir à son bureau, il était venu me réveiller en me glissant à l’oreille que, récupérer sa carte dans de telles conditions, ça l’excitait… Vous pensez !… Moi, exciter un mari, je ne serais pas une femme si je manquais à ce devoir ! Évidemment, le lendemain, je ne laisse à personne le soin de passer le chiffon pour nettoyer le baiser, c’est la moindre des choses.

Il me faut être tout à fait honnête : je ne vis pas avec mon mari que pour son argent. Il est adorable avec sa fille, je l’ai précisé, et elle l’aime pour ça follement ; il est doux avec moi, je l’ai dit aussi, et je l’aime pour ça follement ; pas une seule fois il ne s’est montré collant ou suspicieux envers moi, et là, c’est encore plus follement que je l’aime pour ça… Il y a enfin une chose que je respecte par-dessus tout chez lui : c’est que le sexe n’est pas son truc ! Beaucoup de femmes en seraient à le regretter, pleurer, se morfondre. Pas moi. Oh, certes, j’en fus étonnée au début de notre union, mais encore une fois, j’ai rencontré mon amant tout de suite après mon mariage… De quoi aurais-je eu à me plaindre ? J’ignore si le peu de vigueur de mon mari s’explique par la taille de son sexe, il a un zizi tout petit, on dirait un joujou de minime tout nu dans un vestiaire de foot ! De surcroît, il éjacule très vite. Si, avec lui, l’histoire dure trois minutes, c’est le bout du monde ! Et une fois l’affaire terminée, il se retourne, tombe dans un sommeil de plomb, au revoir ! Un jour, ou plutôt un soir, il s’était endormi si vite que je l’avais cru mort dans mon dos… Mon mari dort tellement comme une masse qu’un marteau-piqueur en pleine nuit ne le réveillerait pas. Remarquez, pour moi, c’est pratique : pendant qu’il se repose, je peux vaquer sereinement à mes occupations. Nos moyens financiers nous permettant d’avoir de l’espace, nous occupons trois cents mètres carrés dans le seizième arrondissement de Paris, sur deux niveaux, et notre chambre, à l’étage supérieur, est excellemment isolée des autres pièces. Avec son salon privé, sa terrasse et sa superbe salle de bains en open space, elle forme même un appartement dans l’appartement. La chambre de notre fille se trouve en bas, à côté d’une pièce où vivait sa nurse anglaise quand elle était toute petite, et que j’ai aujourd’hui transformée en bureau… Là, personne n’entre en dehors de moi, et la femme de ménage. C’est mon univers… Quelque vingt ou vingt-cinq mètres carrés qui me servent de couverture pour tout, particulièrement pour préparer les aventures extraconjugales que je m’autorise de temps à autre lorsque mon mari fait sa nuit. Pauvre amour ! Il a une société qui tourne, elle est entièrement à lui, il doit s’occuper d’une cinquantaine de collaborateurs et, dès qu’il est debout, il lui faut être très concentré : dans le domaine qui est le sien, le conseil financier, il a des clients pas drôles du tout, très exigeants. C’est une des raisons pour lesquelles il se lève tous les jours à cinq heures trente — le samedi ou le dimanche à six heures quarante-cinq —, de même qu’il a pour règle absolue de ne jamais se mettre au lit après vingt-trois heures, maximum minuit… C’est parfois étriqué quand on se rend au spectacle, ou à dîner chez des amis, mais c’est ainsi, et finalement, à mettre les deux ensemble, manque d’appétit sexuel d’un côté, sommeil profond de l’autre, c’est une aubaine pour une femme au foyer : un mari qui ne vous épuise pas, c’est de la réserve pour son amant !

Ce que je fais pour aller au dodo si tardivement ? Je discute parfois avec des copines au téléphone, quoique cela ne soit pas mon truc favori. En vérité, le soir, et souvent jusqu’à plus d’heures, c’est à chatter sur Internet que je passe mon temps. Spécialement sur un site coquin auquel je suis fidèle. Eh oui, à lui aussi… La fidélité me tuera ! Ce site m’a d’ailleurs conduite à vivre plusieurs aventures excitantes, par exemple en m’éclipsant de chez moi aux alentours d’une heure du matin, après que mon mari fût tombé dans son coma profond… Je rentre ensuite à la maison comme si de rien n’était… Ou presque ! Ainsi, au retour d’une de ces escapades, m’est-il arrivé de sauter sur mon mari pour me terminer. Il en avait fait une tête ! Il s’était couché tôt pour être en forme le lendemain, et moi fort tard pour le rester — chacun son créneau ! Quand il m’eût demandé ce qui m’avait pris pour le sortir ainsi de son sommeil, surtout après avoir regardé le réveil — trois heures et demie du mat’ ! —, j’avais mesuré le pétrin dans lequel je m’étais mise. J’avais alors feint un air hagard, prétexté que je sortais d’un mauvais rêve — mon mari a horreur que je fasse des mauvais rêves —, et, du coup, il s’était laissé faire. Je l’avais branlé, c’était venu. Je veux dire qu’il s’était raidi, et je l’avais enfourché.

Antoine, c’est en présence de mon mari que je l’ai rencontré… Nous étions passés à la mairie trois semaines plus tôt, c’était la mi-juillet. Il faisait un temps magnifique sur Paris et, déjà, mes premières ventes privées m’avaient rendue exsangue… Pas de chance pour mon conjoint, je m’étais pâmée devant deux ou trois autres petites bricoles repérées chez… Chez qui ? Je n’eus pas à préciser quoi que ce fût à mon tendre et merveilleux époux — c’était en fait chez Barbara Bui, rue du Faubourg Saint-Honoré —, il m’avait sitôt priée de venir à son bureau pour récupérer sa carte. Je me le rappelle parfaitement. C’était sur le coup de midi. Il en profiterait pour avaler avec moi une salade dans sa brasserie favorite, L’Armateur. Sa cantine !… Au restaurant, je m’étais retrouvée à une place où je bénéficiais d’une vue dégagée sur la salle. Pas une vue panoramique, non, suffisamment ample en tout cas pour me permettre d’observer à peu près tout ce qui se déroulait autour du magnifique bar de l’établissement, un long comptoir en chêne clair recouvert d’un zinc gris perle. À l’une des deux extrémités, il y avait un très bel arrondi qui venait mourir sur l’immense baie vitrée de la devanture, recoin de quelques habitués qui s’accoudaient là pour grignoter et jeter un œil sur le journal, les fesses en équilibre sur de hauts tabourets. L’ensemble composait un décor à la fois désuet et rempli de grâce… Un univers ponctué de colonnes en fer à gros boulons arrondis, bien visibles, style Eiffel, tandis que les garçons aux longs tabliers noirs et aux chemises impeccablement blanches tournaient comme des pies autour d’une desserte à couverts en merisier ciré. Le plateau supérieur du meuble était orné d’une mosaïque multicolore d’où émergeait un généreux bouquet de tulipes 1900, et c’était là, juste en dessous, sans même regarder où ils mettaient la main, que les serveurs attrapaient les couverts convenant aux plats de leurs clients… Ici, les grands couteaux, les petits ; à côté, les fourchettes ; ailleurs, les cuillères à soupe, à dessert, à glaces, à café… Impressionnant !

Dès que je fus assise, un homme avait attiré mon attention. Il tenait un journal dans l’arrondi du bar et attendait visiblement qu’on lui apporte l’assiette qu’il avait commandée. Il avait les cheveux mi-longs, une veste légère, apparemment en lin, de couleur grège. D’où j’étais, ne distinguant que le haut de son torse, il m’avait semblé mince, élancé. Et brun, comme j’aime. De surcroît, les yeux bleus. Alors là !… Ses yeux, je ne les vis d’ailleurs qu’une fois retirées ses lunettes de soleil, et trop brièvement à mon goût. Malgré la distance qui nous séparait, malgré aussi l’attention que je me devais de porter à mon mari, j’en fus littéralement saisie d’émotion. Mon Dieu, ce bleu !… Un autre détail avait achevé de me troubler : l’inconnu plongeait dans son journal, mais en relevait la tête toutes les dix secondes. Drôle de manège ! Comme s’il ne lisait que les titres. Comme s’il picorait dans l’actualité. Je fis tomber ma serviette. Mon mari s’était empressé de la relever, de même qu’un garçon de rang. Ils faillirent, ces deux-là, se cogner le crâne, mais pour moi, ce fut bingo ! Le regard que je pus alors adresser furtivement au beau brun eut pour effet de lui faire becqueter son journal à un rythme encore plus allègre, à ne plus parcourir qu’un titre sur deux, sans doute, et pas entièrement, à ne plus savoir où donner de ses prunelles azur. De fait — l’inconnu me l’avoua plus tard —, s’il avait ce jour-là retiré un instant ses lunettes, et s’il n’avait cessé de s’extraire ainsi de sa lecture, c’était pour qu’il n’y eût aucune équivoque entre nous. Cela tombait doublement bien pour moi : le bleu, j’adore ; l’équivoque, je déteste !

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La bourgeoise désinvolte© 2013 par Wett Monenteuil et Numeriklivres. Tous droits réservés.

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